LE TAPE REVERSE
Quand la musique est sans dessus-dessous
Avec l’apparition de la musique concrète au XXe siècle la conception musicale a considérablement changé tout comme l’écoute qui en découle. En effet, la musique est enregistrée, remixée et même épurée. Et cette matérialisation qui en est fait permet d’avoir sur elle un regard nouveau où la mélodie n’est plus qu’un médium pour un second travail de recoupage afin d’obtenir l’objet final. Les artistes s’en amusent alors et peuvent même jouer sur une notion musicale encore trop peu abordée, la temporalité.
Toute la question étant maintenant de savoir de quelle manière doit être conçu la
multi-temporalité par l’artiste et comment la perception du temps chez l’auditeur est affecté ?
Pour répondre à cette question nous commencerons par faire le point sur le sujet d’étude pour le définir exactement puis nous étudierons le cas de 3 musiques comme exemples. Enfin nous conclurons avec une pensée globale sur les analyses effectuées précédemment.
I Une inversion révolutionnaire
Tape reverse, rewind music, musique rétrograde ou bien rembobinée pour parler simplement et en termes français, nombreux sont les mots définissant l’objet de cette recherche mais il faut de suite écarter les ambiguïtés et préciser donc l’objet de l’étude.
Le terme de renversement par exemple, désigne le fait d’intervertir les deux notes composant un intervalle ou les intervalles d’un accord de manière à changer le son (et non la temporalité). L’inversement quand à lui est une symétrie horizontale de la partition (là où pour le tape reverse il serait question de symétrie verticale.
Il est important aussi de mettre de côté le Backmasking, nom donné à la technique consistant à inverser les paroles d’un morceau et donc forcer l’auditeur à faire son propre rembobinage pour comprendre ce qui est dit. Popularisé notamment par les Beattles dans les années 60 ce phénomène relève plus de l’anecdotique et de la légende urbaine avec souvent plus de rumeurs que de faits avérés.
Mais surtout la musicalité voulue est inexistante car les musiques ne sont travaillées que pour fonctionner dans une temporalité dîtes «classique» et si il peut être amusant de retourner les paroles il n’y en a en aucun cas de recherche artistique pour que le tout fonctionne.
L’objet de cette recherche porte donc uniquement sur l’intervention numérique sur des pistes musicales, que cela concerne un instrument ou plusieurs, un passage du morceau ou ce dernier tout entier.
Dans ce cas on retrouve encore les Beatles qui sont parmi ceux qui ont utilisés en premier du tape reverse dans la musique populaire1 avec le VariSpeed, une technique de mixage sonore utilisée au départ pour accélérer ou ralentir une bande sonore mais qui sera finalement détourner pour inverser des solos de guitares notamment. On notera surtout au fil des années une affiliation avec les genres de musiques électroniques dont les portes étendards, les Disks Jockeys, ne cesse de forcer des retours en arrières et en avant des CD provoquant alors du tape reverse plus ou moins long. Nous nous concentrerons cependant sur l’exemple de 3 musiques plus orientés dans le genre rock-pop et où l’effet qui nous intéresse est utilisé à différentes échelles, permettant ainsi d’élargir la réflexion.
II Tape reverse partiel et total, analyse et exemple
II.1 Le cas d’une musique entièrement inversée

Takk…(Merci…) de Sigur Rós sorti le 12 Septembre 2005 sous le label EMI Records.
En Août 2005 le groupe Islandais Sigur Rós sort son album Takk… (=merci) sur lequel figurent notamment deux chansons : Hoppípolla et Með blóðnasir (littéralement Sauter dans les flaques d’eau et Avec le nez en sang). La seconde chanson plus courte de deux minutes que celle qui la précède est un tape reverse entier (fait à part des chants qui restent dans une temporalité «normale») et avant même d’analyser les deux pistes se pose d’emblée la question de la narration quand on observe les titres attribués aux deux morceaux.
On observe alors que les albums en règle générale
sont un format qui permet de constituer une véritable histoire tout au long de son déroulement.
Les chansons peuvent se faire écho entre elles, se suivre directement ou bien comme dans ce cas se réadapter. Með blóðnasir ne se contente donc pas d’être un clin d’oeil à Hoppípolla, il fait appel aux souvenirs de l’auditeur et à ses émotions. On le sait, d’après Roger Chanks, la mémoire fonctionne par restitution de scénarios, d’associations d’objets et d’enchaînement.
En plaçant donc une chanson «miroir» juste après l’originale, l’effet provoqué est donc que l’auditeur établit un schéma mental d’une narration fictive qu’il va ensuite inverser pour tenter d’obtenir une visualisation et à terme une signification à ce retournement.
Il retrouve dans celui-ci les mêmes notes, les mêmes montées en puissance et les mêmes longueurs.
Mais cet effet n’est possible que par l’inversion numérique, on a alors une enveloppe sonore totalement différente de l’enveloppe ADSR classique à savoir avec d’abord la chute puis le maintien et enfin l’attaque. Les notes arrivent donc par aspiration pour se finir de manière nette et abrupte. Impossible de ne pas saisir alors le changement de temporalité, pourtant même si la perception est la même pour tous, l’interprétation qui en est fait est propre à chacun puisque de fait, avec la chanson originale il y avait déjà une appropriation pour l’auditeur.
II.2 Le cas d’une musique partiellement inversée

L.S.T. de Shugo Tokumaru sorti le 15 Juin 2006 sous le Label Compare Notes
Pour bien comprendre cette singularité prenons cette fois-ci l’exemple de la chanson 5 AM (Tears Below The Freezing Point) de l’artiste japonais Shugo Tokumaru pour l’album L.S.T.
sorti en juin 2006. Habitué à utiliser une quantité impressionnante d’instruments différents et notamment des jouets pour enfants, l’artiste conclue son album avec un morceau aux évocations mélancoliques et rappelant le retour à l’enfance. Mais pour rendre plus efficace ce voyage dans le temps Shugo Tokumaru a lui aussi recours au tape reverse après 5 minutes de mélodie «classique». Survient alors une légère pause puis une courte séquence d’inversion (et de surcroît accéléré) du morceau alors diffusé pour enfin finir sur une nouvelle pause est une autre mélodie «classique» considérée comme cachée dans l’album.
Là aussi un travail de narration est donc fait avec des sortes d’entractes entre les différentes temporalités mais c’est surtout le choix des instruments qui surprend tant ils semblent bien fonctionner dans les deux temporalités.
Fait marquant : Tout comme le quatuor d’Islande, le musicien japonais s’évertue en concert à jouer la musique sans intervention numérique. Exit donc la notion de musique concrète, les performances sont belles et bien dans le registre de la musique abstraite, mais quelles en sont les conséquences ?
En effet, il est bon de s’interroger sur l’intérêt d’enregistrer puis d’inverser une piste pour au final dans une performance live, s’attacher à jouer soi-même la partition, simplement en inversant l’ordre des notes de la partition. Les phénomènes d’enveloppes sonores et d’attaques aspirées sont totalement bousculées par rapport à ce qui a été démontré précédemment. La temporalité redevient normale et le spectateur doit avoir l’oreille bien plus fine pour percevoir qu’il s’agit d’inversion.
La volonté de privilégier l’acoustique reste la plus forte pour ces artistes qui renoncent
donc à faire intervenir une quelconque machine d’enregistrement lors de leurs performances même si d’une certaine manière ils se trahissent eux-mêmes en ne pouvant offrir une prestation égale à celle livrée sur le CD. Mais la question de la double écriture (celle de la séquence ou du morceau avec et sans l’inversion) se complique alors un peu plus avec une nouvelle écriture : celle de l’inversion acoustique.
Il apparaît alors comme évident que les morceaux ne sont plus pensés uniquement pour les enveloppes sonores qui ajoutent des effets d’aspiration étranges et amusants pour l’auditeur mais comme des mélodies qui se doivent de fonctionner même sans pirouettes numériques.
Si la mélodie s’apparente à une forme géométrique dans le temps, elle se doit d’être aussi esthétique à l’envers qu’à l’endroit. Mais qu’en est-il quand les temporalités sont mélangés au sein d’une même musique ?
II.3 Le cas d’un instrument inversé

Will (http://vimeo.com/41369274)
Dernier exemple cette fois-ci à part : Silent nights (A Tribute to the Victims of 9/11) du guitariste américain Julian Kleiss spécialement composé pour le court métrage en dessin animé Will
qui comme son nom l’indique est dédié aux attentats du 11 Septembre 2001. L’histoire évoque un père qui décède dans l’une des tours et sa fille qui, jouant au yo-yo parvient à remonter le temps et faire revenir son père avec ce jouet.
La narration on s’en doute est donc implicitement liée à l’action qui se déroule à l’image et l’inversion d’une piste (en l’occurrence ici, l’une des guitares) survient au même moment que l’intervention du yo-yo qui remonte le temps.
Contrairement aux deux exemples précédents même si la musique peut être expérimentée à part, elle a tout de même été pensée avant toute chose pour desservir la narration vidéo. Il n’y a donc plus de schéma visuel généré par l’auditeur mais une simple association son-image directe. L’intérêt du morceau est donc tout autre, cette fois-ci une seule piste sonore (l’une des guitares) est inversée au milieu de nombreuses autres qui restent dans une temporalité normale. Cette fois-ci la perception du temps par l’auditeur change. Il ne subit plus de plein fouet un déroulement du temps dans un sens ou l’autre mais il est témoin de deux chemins différents où les instruments semblent communiquer entre eux.
C’est alors que ce produit un changement. Il n’est plus question du temps, d’une durée,
d’un moment linéaire mais d’un espace en trois dimensions où évolue librement le temps. Le «fil du temps» qu’évoque Jean-Marc Chouvel lorsqu’il parle du disque et de la bande magnétique a disparu et le numérique permet une totale spacialisation du temps qui même sans images il est possible de faire comprendre à l’auditeur. Cette guitare qui seule va à contre-courant du mouvement générale devient alors dans l’inconscient une sorte de personnage qui ne subit plus le temps mais l’expérimente complètement, libre ensuite à chacun dans faire son interprétation, sa visualisation et l’histoire qui va avec (d’autant plus que Silent Nights ne contient aucune parole).
Faut-il parler de nouvelle instrument alors qu’il y a seulement une inversion du matériau de base ? Pour l’être humain il est évident qu’il est impossible de voir le temps autrement que comme quelque chose de linéaire quand bien même il se force à imaginer le contraire. Nombreuses ont été les réflexions qui prouvent que notre schéma Passé-présent-futur est inéchangeable et même avec ce phénomène d’inversion nous restons dans la linéarité la plus totale. Le cerveau bien que capable de comprendre que la piste inversée commence par la fin de ce qui est réellement joué et s’achève par le début ne pourra pourtant pas réellement appréhender ce mouvement temporal nouveau et n’y verra toujours qu’un début et une fin, aux sonorités certes étranges mais qui ne change en rien le temps de l’écoute (on ne remonte pas le temps en écoutant la musique).
III Pensée générale et conclusion
Si donc ces 3 exemples prouvent que la perception profonde du temps ne peut changer ils ont néanmoins démontrer que la visualisation du temps évoluait vers un espace, plus proche de la réalité comme Henri Bergson notamment s’attacher à en définir les conditions et les règles. Il écrira notamment dans Durée et Simultanéité à propos de la musique qu’il ne faut plus «penser les notes comme quelque chose de figé dans le temps mais comme une succession logique et indivisible». Cette succession est donc appelé a être manipulé dans le temps que ce soit comme dans notre sujet d’étude avec l’inversion ou que ce soit avec la répétition, le ralenti, l’accélération etc. Mais cette succession peu importe comment elle est manipulé doit être ponctuée d’événements qui empêche sa linéarité et qui se retrouvent aussi dans l’inversion.
C’est la pensée que soutient Marcel Mesnage1
, selon lui sans ces événements «La mémoire devient inutile et les sons aussi beaux qu’ils soient, se perdent sans laisser de trace.» Si cette réflexion s’applique à n’importe quelle musique classique, on peut l’appliquer au tape reverse.
Considérons donc la mélodie en temporalité «normale» comme l’événement ou une succession d’événements, alors la mélodie inversée prend tout son sens puisqu’elle intervient après que l’auditeur est écouté une première fois une succession de notes où il a noté des éléments clés qu’il retrouvera dans un nouveau sens.
Par contre, dans le cas d’une musique qui serait dès le départ entièrement inversé sans que l’on ai comme point de référence la mélodie basique perdrait une grande partie de son sens. L’inversion est alors réellement pensé pour ne fonctionner que par elle même et avant même de renverser via logiciel spécialisé la bande sonore nous serions en droit de nous demander si, la musique ayant été pensée dans une temporalité globale fonctionne alors dans celle d’origine, celle de la conception ? La question de l’écriture est plus que jamais centrale dans un procédé où l’inversion n’est pas immédiate mais résulte d’un changement d’une première écriture où il est impossible de prédire ce que donnera l’inversion et où rien ne prouve qu’une chanson bien construite dans un sens fonctionne systématiquement dans l’autre.
Conclusion
En définitive , la multi temporalité amène un véritable travail d’écriture renouvelé où l’écoute est prise en compte comme un acte qui n’est pas restreint à une simple présence de spectateur mais qui est régie par les envies de l’auditeur qui peut mettre en pause, rembobiné ou réécouter plusieurs pistes. La répétition quelle qu’elle soit devient alors fondamentale puisqu’elle permet une reconnaissance des repère et comme l’affirme la pensée Freudienne une structure du temps et des expériences personnelles du sujet2.
Pourtant le format de l’album entraîne une passivité qui nécessite l’écoute des morceaux dans l’ordre quand une narration entre chacun d’entre eux est crée.
Mais désormais, la musique concrète et ses possibilités d’enregistrements, de retour en
arrière et de mixage laisse le choix aux compositeurs d’obtenir d’autre types de narrations qu’on peut retrouver au sein d’une même chanson ou sans qu’un ordre de lecture ne soit imposé.
Le travail de l’auditeur est maintenant tout autre : Assimiler les nouveaux mouvements du temps et développer dans son esprit ce même temps qui apparaît comme un espace où la narration peut évoluer librement comme elle ne le pouvait jamais auparavant.
Quand aux musiciens, ils peuvent prendre le parti de vendre un morceau recomposé numériquement tout en proposant ensuite des performances en live où leurs chansons sont revisités uniquement avec des instruments acoustiques. L’écriture est à présent multiple, les mondes instrumentale et électroacoustique sont plus que jamais unis.Il ne faut plus se contenter de faire naître un imaginaire chez le public mais de faire appel à sa mémoire , ses sentiments et bel et bien sa psyché la plus profonde.
1 Table ronde sur le thème : Création, formalismes, modèles, informatique , Montpellier, 1995
2 Essai sur la répétition de Michel Imberty : Psychanalyse de la création musicale ou psychanalyse de l’oeuvre musicale ? , Montpellier, 1995
Sources
BARDEZ, Jean-Michel, Analyse et création musicale, Actes du Troisième Congrès Européen d’Analyse Musicale (Montpellier, 1995), Paris, L’Harmattan, 2001.
BERGSON, Henri, Durée et simultanéité, Paris, Edition Quadrige, Première édition 1922, réédition mise à jour 2009.
BERSIER, Principes élémentaires de la musique en forme de dialogues, Lyon, Edition inconnue, 1833.
BLOM, Jan Dirk, Dictionary of Hallucinations, New York, Springer, 2010.
CHOUVEL, Jean-Marc, Analyse musicale sémiologie et cognition des formes temporelles, Paris, L’Harmattan, 2006.
EVERETT, Walter, The Beatles as Musicians, Revolver throught the Anthology, New York, Oxford University Press, 1999.
http://www.sigur-ros.co.uk/band/disco/takk.php Site officiel du groupe Sigur Rós contenant des informations sur l’album Takk… et sa création (Dernière consultation : Le 03/12/12).
http://www.entretemps.asso.fr/Nicolas/TextesNic/double.ecriture.htm Compte rendu du séminaire de François Nicolas (compositeur) à propos Le problème de la double écriture à Montpellier le 18 Février 1995 (dernière consultation : Le 03/12/12).

















