L’UBIQUITÉ TEMPORELLE La perception du temps dans le cas du light painting vidéo

L’UBIQUITÉ TEMPORELLE

La perception du temps dans le cas du light painting vidéo

L’art photographique a appris au cours de son existence à vivre des ses progrès et de ses échecs. De nombreuses innovations sont intervenues et souvent les artistes s’en amusent et en usent pour contourner les habitudes et proposer un regard neuf. Tel est le cas avec le temps de pose, un procédé qui détermine le temps où l’appareil photo (ou un autre dispositif) reçoit de la lumière. Au XVIIème siècle la technique à adopter est un véritable problème car le temps de pose s’avère extrêmement long (on prendra pour exemple la toute première héliographie au monde réalisée pendant 10 à 18 heures1) et il en résulte des clichés où n’apparaissent aucun être humain et où la netteté n’est que toute relative.Les artistes tentent alors de dominer le mouvement pour obtenir un semblant de fixité puis profite de l’invention de la plaque de gélatine par Richard Leach Maddox en 1871 qui est considéré comme l’apparition de l’instantané.

Les photographes peuvent alors se concentrer uniquement sur des modèles statiques et ne plus se préoccuper du temps. Le temps, c’est pourtant l’obsession d’autres hommes qui quand à eux veulent plus que tout, capter le mouvement, la durée et l’insaisissable. Une volonté représentée notamment par Etienne-Jules Marey, physiologiste et père de la chronophotographie qui expérimenta toute sorte de captures de mouvements et fut également le précurseur du light painting. Cette technique utilisant les longs temps de pose consiste à utiliser une source lumineuse dans un milieu sombre et créer une écriture surréaliste dans l’espace et le temps.

Etienne-Jules Marey, Point lumineux en déplacement dans l’obscurité, (s. d.), photographie en pose longue. Cinémathèque française.

Plus d’un siècle a passé depuis le «Point lumineux en déplacement dans l’obscurité»

d’Etienne-Jules Marey, et alors que la technique semble maitrisée et le sujet déjà énormément traité une nouvelle dimension du Light Painting semble se profiler, la déclinaison en vidéo. Comment ce médium peut-il à l’instar de la photographie donner tout son sens à la longue exposition et plus particulièrement au light painting ? A-t-il la faculté de changer notre perception du temps et comment les artistes peuvent-ils en jouer ?

Pour tenter d’apporter des éléments de réponses, nous allons analyser la première des trois vidéos retenues pour cette étude.

Making Future Magic : iPad light painting (short version) (http://vimeo.com/15027389)

Making Future Magic : iPad light painting (short version) de l’agence de pub Dentsu London est une vidéo en stop motion réalisée à partir d’un appareil photo Canon EOS 5D et de plusieurs iPads. A partir d’un programme d’animation, les tablettes numériques génèrent des formes géométriques abstraites le temps d’une longue exposition où elles sont portées d’un endroit A à un endroit B. Le résultat étant qu’un mot en 3 dimensions est généré (même si contraint à l’espace des dimensions de la tablette excepté dans la profondeur). L’opération est répétée de manière à obtenir au final par stop motion un déplacement des mots en 3D dans l’espace.

Le paradoxe est d’emblée total. Nous avons à faire à de la longue exposition, qui capture donc une durée pour la graver sur une seule photographie (qui n’est pas une durée mais un moment) mais dans le cadre d’une vidéo qui est donc la représentation de la durée sous forme de stop motion, une suite de photographie accélérée pour donner la sensation d’une temporalité retrouvée. La fréquence des images est suffisamment espacée pour que l’on puisse percevoir le stop motion et l’effet de style est donc totalement assumé. Il y a donc un contraste entre cette impression de voir un objet en trois dimensions mais avec un mouvement totalement haché et qui ne peut être réel.

Il faut alors bien se rendre compte que l’intention d’animée les typographies n’est peut être que secondaire quand les mots eux-mêmes forment le concept fondateur du projet. Les animateurs ne tentent pas de se cacher durant la vidéo (au contraire on distingue bien les corps fantomatiques de ceux-ci) et les mouvements des lettres, basiques, ne varient que très peu au profit du mouvement effectué par la tablette qui les génèrent. Plusieurs temporalités se mélangent alors et il devient dur pour le spectateur de comprendre réellement si le mouvement qu’il perçoit est figé (le temps de la photographie) ou animé (le temps de la vidéo).

La technique du stop motion renvoie directement à l’idée du Flip book instaurée bien avant l’invention du cinéma et qui consistait à tourner rapidement les pages d’un petit cahier où avait été dessiné plan par plan une courte animation. Si dans le stop motion il n’y a plus l’idée du contrôle du temps et de la vitesse avec la manipulation des feuilles, on garde cependant le concept d’une temporalité saccadée et dont les rouages sont visibles. Il semble alors dans ce cas que pour percevoir le temps il ne faille pas voir le mouvement fluide mais uniquement son «anatomie» à travers un découpage sensible. Il existe alors un réel clivage entre ce que Caroline Chik définit comme la vision photographique et le regard humain.2 

Ainsi le stop motion permet de voir l’indécelable pour l’oeil humain tandis que le light painting apporte lui une notion d’irréel avec une typographie uniquement pensée pour le résultat final (et invisible lors du du Making of).Mais cette problématique du stop motion reste trop particulière dans le cas du stop motion et il nous faut maintenant nous intéresser à un cas de vidéo «classique» où cette fois-ci seul le light painting influence la perception du temps.

Anssi Määttä, vidéaste finlandais publie le 12 Septembre 2012 une vidéo intitulée Live Action light painting // TECH:TEST et malgré la dénomination de «test» le résultat est saisissant : l’artiste réussi à créer du light painting sans d’après ses mots «aucune 3D ni stop motion».

Live Action light painting // TECH:TEST (https://vimeo.com/49222355)

A travers plusieurs courtes scènes de nuit il allume les phares de voitures, peint diverses formes abstraites ou encore dessine avec la lumière sur un arbre. Conservant le mystère autour de la technique utilisée, le jeune homme suscite la fascination des internautes d’habitude habitué à un format fixe, où la lumière est une trace d’un instant qu’on ne peut ressentir autrement que par cette idée du figé. Un concept qui allait jusqu’à l’encontre de la pensée d’Henri Bergson et d’un temps que l’homme veut imaginer par moment ou instant mais qui n’existe que dans son entièreté, indivisible et non consultable.

Le format vidéo reste toujours sous la contrainte de ce faux instant puisque limité à un début et une fin mais sitôt cette durée accepté alors on peut considérer le light painting comme une véritable perception du temps présent et passé. Le temps présent car revenu au rythme classique d’environ 24 images par secondes la vidéo présente enfin de manière fluide le light painting se crée, le créateur n’est pas caché, n’apparaît pas comme flou ou fantomatique mais devient un vrai peintre artiste qui agit en direct. Le temps passé car la peinture lumineuse continue de conserver la trace du mouvement ce qui est permis uniquement pour une source lumineuse. En effet si l’on tentait d’avoir un light painting total, la superposition de toute la luminosité assimilée par le dispositif de capture engendrerait une image totalement blanche.

Il est donc légitime de s’interroger sur la possibilité d’enregistrer du light painting et de savoir si des logiciels ou plusieurs caméras ont été utilisés. Cette capture du temps impossible et l’utilisation de subterfuges pour tenter d’y parvenir peut rappeler les photographies concernant la danseuse Loïe Fuller aux XVIIème et XVIIIème siècles.

Série de photographies Loïe Fuller dansant non datées d’Eugène Druet, Musée Rodin, Paris.

En utilisant ses serpentines et autres tissus de son invention, elle su réussir à créer une manière de capturer le temps comme une trace éphémère, le passé qui serait toujours à la poursuite du présent. Les photographies d’Eugène Druet sublimant alors cet effet fantomatique, on pense percevoir la superposition de l’instant présent et de la durée le précédant. Dans le cas de la vidéo de Anssi Määttä la superposition est plus discrète mais l’idée de trace toujours présente. Les lumières qui subsistent ne sont qu’autant d’échos à un instant de vivacité ponctuel mais qui pourtant semble toujours actif.

Il serait donc en partie question d’un temps bergsonien où le passé reste visible tandis que le présent continue de s’écouler mais où il reste impossible de voir le futur puisque le vidéaste n’en fait pas l’expérience. Le spectateur par contre avec le lecteur de vidéo proposé par le site web peut à sa guise évoluer tout au long des scènes et devient donc témoin du futur, du passé et du présent même si trois notions deviennent paradoxales puisque le présent ne serait constitué que du premier visionnage. Toute idée de perception  du temps est finalement faussée par le fait que l’expérience puisse être à nouveau faîte et stoppé au désir du spectateur. Il ne faut alors prendre en compte qu’un seul visionnage, sans interruption et avec une découverte totale.

La scène des phares de voiture reste la plus intéressante au niveau de la sémantique puisque redonne «vie» à des sources lumineuses (ce qui est déjà une mise en abîme en soi) et uniquement à celles-ci (les voitures ne sont pas mises en marche). La lumière prend alors valeur de signe de vie là où l’obscurité renferme la mort. Ce propos est partagé par tout les artistes de light painting comme notamment Eric Staller, un artiste américain qui pendant les années 70 réalisa plusieurs clichés dans lesquelles armé d’un ou plusieurs Sparkler (une baguette de feu d’artifice) il réanimai les rues vides et sombres de New York toujours en gardant l’idée de la performance invisible, dont lui seul fait l’expérience à travers ses mouvements mais qui ne transparait pas sur les clichés.

Cette notion de vie et de mort par la lumière est répétée dans Live Action light painting // TECH:TEST par la dualité fixité et mouvement. En effet il persiste le cliché de la fixité (photographie) associé à la mort et du mouvement (la vidéo) associé à la vie3, une idée dont le light painting et la longue exposition en général tordent le coup et qui est d’autant plus fausse avec notre vidéo comme sujet d’étude. La lumière pourtant présente dans une vidéo reste fixe, une fixité témoin de la nature ou des objets qui prennent vie. Une impression de vie renforcée par la présence continue de l’artiste et qui devient pleinement le faiseur d’image, de lumière et de vie.

En admettant qu’aucun logiciel n’est été utilisé il y a donc une une véritable volonté de replacé la lumière et elle seule au centre de la représentation du temps. A l’instar de celui-ci elle persiste donc dans notre esprit comme un fil qui n’est plus la mémoire passée qu’évoque Jean-Louis Vieillard-Baron4 mais la matière-présent. Pour le spectateur c’est tout un monde qui change, le temps passé ne reste pas seulement dans l’esprit mais aussi à l’image, une expérience révolue mais pourtant encore présente qui se confond à ce qu’il vit en même temps. L’instant n’a plus de sens car il est raccroché à une durée précédente et de manière invisible aussi à un futur.

La question du futur dans la perception du temps reste symptomatique puisque dès lors qu’il est visionné, anticipé ou annoncé, il appartient au présent et au passé. Le futur dans sa perception et sa sensation reste cette matière informe et fantasmé qui ne se concrétise que par le moment présent et qu’aucune image ou vidéo ne pourrait transfigurer mais tout au plus conceptualiser. Le futur reste d’autant plus imperceptible que l’action humaine l’est tout autant, il faut donc pour mieux analyser ce problème de temporalité s’intéresser à une peinture lumineuse purement naturelle.

Six and a Half Hour (HDR Startrail Timelapse) est l’oeuvre du photographe allemand Maik Thomas et retrace comme son nom l’indique 6h30 sous forme de time-lapse d’un ciel étoilé.

Six and a Half Hour (HDR Startrail Timelapse) (https://vimeo.com/36083634)

Si le time-lapse ne relève pas de la vidéo pure mais de l’enchaînement de photographies il est cependant accéléré à une vitesse tellement importante que le montage finale ne permet de voir une quelconque coupure entre chaque cliché. Sitôt ce problème évacué intéressons nous à l’utilisation du light painting dans cette vidéo. Cette-fois ci aucune intervention humaine, c’est le mouvement des étoiles ou plutôt la rotation de la Terre qui donne l’impression (couplé à la technique du HDR) que les étoiles tourne autour d’un point central dans le ciel en laissant une trace derrière elle.

Comment ne pas penser alors de suite à la citation d’Henri Bergson : «La durée n’est pas la trace de flamme que laisse l’étoile filante mais la mobilité qu’elle sous tend, il n’y a plus de succession mais de la juxtaposition.»5  Le time-lapse de Maik Thomas rendrait-il alors visible la durée chez ces simples étoiles ? Le problème est plus complexe puisque contrairement à d’autres time-lapses de ciels étoilés et pour des raisons qu’on devine esthétiques, l’artiste a décidé de ne pas conserver la trace entière des étoiles mais seulement une portion qui donc elle aussi se déplace dans l’espace et suit à la trace l’étoile. On revient donc plus à une succession qu’à une juxtaposition bien que courte.

Mais d’un point de vue scientifique la vidéo est intéressante dans sa perception du temps et de l’espace. Nous assistons au mouvement des étoiles uniquement depuis notre point de vue que l’on considère comme statique ce qui en fait une perception toute subjective puisque si l’observateur se trouvait sur l’une des étoiles alors c’est la Terre qui bougerait. Cette constatation s’applique au temps puisque la temporalité pour deux objets éloignés et toute différente et nous observons des corps en mouvement situés à des années lumières et qui ont peut être disparus au même moment. Il y a donc dans la simple observation des étoiles déjà un paradoxe de l’espace et du temps qui est faussé ou qui du moins est entièrement rattaché à notre condition.

Et c’est là tout le fondement de la perception du temps chez l’Homme qui, incapable de concevoir le temps comme un espace temps l’adapte en une chose linéaire puis en rattache tout ce qui y est lié à des conceptions qui lui sont propres. Ainsi dans Six and a Half Hour ce sont les étoiles qui semblent se mouvoir et peindre dans le ciel des cercles lumineux en temps réel grâce à la technique du light painting. Il n’est pas question de parler d’aberration mais juste d’un point de vue. Ce même point de vue dont Bergson fait l’exemple avec Pierre et Paul qui l’un sur Terre et l’autre dans une navette ont une expérience du temps qui ne passe pas à la même vitesse selon où se situe l’observateur.

Le light painting ne cherche donc pas à changer radicalement notre perception du temps et à nous rallier à cette idée d’un espace temps mais il tend plutôt à magnifier le concept déjà présent d’un temps comme linéaire (puisque cette peinture lumineuse comme toute peinture part du mouvement basique du trait pour en dériver à volonté) et uniquement cadenassé à un rapport passé-présent. Le futur comme dans le cas de ce ballet d’étoiles ne peut qu’être deviné (puisque le mouvement est circulaire et répétitif) mais reste toujours dans une illustration mentale. Et c’est ce que finalement le light painting dans sa déclinaison en vidéo aspire à démontrer : pour autant que l’on tentera de donner à voir l’écoulement du temps à travers sa trace dans un espace défini il n’existera pleinement que dans l’esprit du spectateur et de l’artiste qui chacun à sa façon l’imagine, le façonne et le vive avec comme outil le light painting.

 

1 Nicéphore Niépce, Point de vue du Gras, c. 1826-1827, héliographie sur plaque d’étain, 16,6 x 20,2cm. Gernsheim Collection, Harry Ransom Center, Univeristy of Texas, Austin, droits réservés.

2 Caroline Chik, L’image paradoxale. Fixité et mouvement, Lille, Septentrion, 2011, p.99

3 Id p.27

4 Jean-Louis Vieillard-Baron, Bergson : La durée et la nature, Paris, Presses Universitaires de France, 2004. p.26

5 Henri Bergson, Durée et simultanéité, Paris, Edition Quadrige, première édition 1922, réedition mise à jour 2009. p.47

Bibliographie

BERGSON, Henri, Durée et simultanéité, Paris, Edition Quadrige, Première édition 1922, réédition mise à jour 2009.

CHIC, Caroline, L’image paradoxale – Fixité et mouvement, Lille, Septentrion, 2011.

PICON, Gaëtan, Admirable tremblement du temps, Genève, Editions d’Albert Skira, 1970.

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